LA PARTIE.

Les gars du XVIIIe font tinter leurs boules.

Certains y jouent pour la compet’, d’autres voient dans la pétanque un sport fédérateur. Bastion d’interactions sociales, le boulodrome de la ville de Paris au coeur du XVIIIe accueille petits et vieux où les récits de vie s’entrechoquent au son des boules.

“Sors ton mètre Gégé”. Le dénommé traîne ses paluches dans la poussière, s’accroupit au-dessus du jeu : “Mouais à l’œil nu, on n’y voit pas clair”. Il tire son instrument de mesure. Concentré, il commente “52,2 cm et 52,1 cm pour nous. On garde le point !”. Son t-shirt « Barbès Athlétique Club » à l’avant, flanqué d’un bouliste au dos signe son goût pour ce sport et son attachement au quartier.

En-dehors de ce lieu arboré de peupliers, en contrefort de la butte Montmartre, difficile de croire que Gégé taquine le cochonnet plusieurs fois par semaine. Loin du cliché des abonnés sudistes adeptes du Pastaga, l’homme aux tempes grisonnantes sort tout droit d’un personnage d’Audiard. Tatouage sur l’avant-bras, plutôt mince, il n’arbore ni marcel, ni le brin de blé coincé entre les lèvres. C’est clope au bec qu’il élance le bras, évalue la distance pour rouler le bouchon.
Gégé prend un poil d’élan, tire… et rate. Gérard, de son vrai nom, tape la boule depuis des décennies. “J’ai toujours joué à la pétanque en famille ou avec des amis. J’ai aussi fait des compétitions ». A 58 ans, ce barman a quitté sa région pour la capitale. “Je devais rejoindre un copain pour une semaine à Paris pour un boulot. J’avais 22 ans. Je n’ai toujours pas terminé ma semaine”. Le visage marqué par les années et le sourire détroussé de quelques dents, le vendéen tue le temps gagné par son chômage partiel, à tirer le cochonnet.

Comme lui, ils sont 24 millions de boulistes amateurs en France, selon la Fédération Française de Pétanque et Jeu Provençal, à venir se détendre sur les courts. Pourtant les terrains sont rares dans la capitale. En accès libre, près de la butte, seuls ceux de la rue Girardon et de la rue de la Bonne, le spot de Gégé, sont ouverts. Autre option : improviser une piste en faisant fi des bosses, petits cailloux et autres éléments qui perturberaient la trajectoire de la boule. Dernière possibilité pour les boulistes : se rendre dans l’un des 36 clubs de la ville, moyennant un abonnement et une licence à 28 € pour les championnats. Là-bas, les membres jouissent du privilège d’éviter débutants et squatteurs de boulodromes gratis.

« l’ambiance n’est pas la même. Ici tout le monde se mêle »

De l’autre côté du terrain Montmartrois, rue Becquerel, un grillage protège jalousement le sol sableux du Club du Tertre emprunté au décor d’Amélie Poulain. Guinguette, guirlande et chaises métalliques. Les joueurs des deux terrains s’épient, se voient mais la rue les sépare. C’est le Montmartre du chat noir face au quartier popu de Barbès qui ne se mélange pas. Côte à côte mais séparé.
Au Tertre, il faut montrer patte blanche. Pas de téléphone, pas de site internet, pas d’inconnus. JB, un joueur de la bande de Gérard à l’allure soignée, lunettes de marque et détails vestimentaires qui disent sa réussite sociale témoigne “j’ai une licence là-bas, mais l’ambiance n’est pas la même. Ici tout le monde se mêle”.

Piqués du cochonnet, Gégé, Sada, Darius, Will et Kassis forment une équipe de choc. Âgés de 57 à 24 ans, l’intergénérationnel prime. Bonne ambiance et liberté, ce type de terrain public concurrence les clubs qui ont perdu pas moins de 400 licences, rien que cette année.
Rue de la Bonne, les cadors de la boule instruisent les novices. “Bien tanqués dans le sol tes pieds. Lève ton bras, prends conscience de ton tir et rabat légèrement le poignet vers toi”, explique Will. Immense, dreadlocks et t-shirt de basketteur, ce ferrailleur spécialisé en création de grilles et de serrures de jardins a 44 ans. Il en paraît 30 et habite le quartier depuis toujours. Sur le côté de la piste, il s’entraîne en attendant son tour. “Putain, j’lai envoyée à Bab El Oued”, peste-t-il. Ballet improvisé chacun cultive son style pour jouer : Gégé tire la main dans le dos, Kassi s’impose par sa précision. Pieds nus, il maîtrise la “portée”, un très bon coup. La boule fait un arc à 90° en l’air, tombe raide, dégomme les autres et vient caresser le bouchon. Grand, 48 ans avec de faux airs de Gilles Lellouche, il est avare de mot mais ses conseils portent. C’est au tour du benjamin de 24 ans, Darius. Lorsqu’il pointe, son talon se soulève de quelques centimètres avec élégance. Entraîneur de foot, il a intégré le groupe par Sada.
Toute la petite bande s’est rencontrée sur le terrain. Un carrefour d’interaction entre générations qui ont parfois du mal à se connecter. Sada fait le pont entre les âges et les milieux sociaux y compris hors du terrain. Le crâne dégarni, les tempes saillantes et le sourire jusqu’aux oreilles, cet homme de 37 ans donne son temps aux autres. « Ça me fait du bien d’aider ». Coach de foot, il apporte son soutien aux addicts de la colline du crack au sein de l’association Ego Espoir Goutte d’Or et accompagne les jeunes en délicatesse avec la justice. “J’aimerais créer mon association plus tard “Mister Link”, (ndrl Monsieur Lien), la pétanque est une bonne base pour se rencontrer”.

Dans le square du dessus chacun à sa place attitrée : les vieux sur leur banc à l’abri du soleil, les enfants au bac à sable, les nounous entre elles et les jeunes dispersés. Alors qu’en contrebas sur le terrain de pétanque, seule la tactique compte. Les boules s’entrechoquent. Qui marque le point ? Sada s’avance hilare près du bouchon “Tu veux savoir à quoi servent le théorème de Thalès et de Pythagore dans la vie ?”, s’esclaffe-t-il, l’œil hilare. “À la pétanque ! Regarde la tangente là, c’est la boule de Darius qui gagne”.

Musique à fond, gobelets éparpillés, sacs jetés sur le sol, l’ambiance est loin d’être bobo. Nouveau sport préféré des CSP+, la pétanque se pratique par les trentenaires chics aussi bien sur les quais du Canal de l’Ourcq, que dans des bars spécialisés (chez Bouboule 75002) ou en rooftop des Galeries Lafayette. La vague des joueurs chaussés en espadrilles Riviera’s à 75 € la paire semble avoir épargné ce bout de terrain qui accueille les enfants du XVIIIe.

Le joyeux bordel

©LD

Sada marque le point

©LD

“T’as croisé Jojo, le pote de Michou ?” demande Will. “Comment va la madre ?” mais les bavardages ne plaisent pas à tous. “C’est long, ça parlotte”, bisque Gégé. Le jeu est délaissé. Les souvenirs s’échangent et témoignent de l’évolution du quartier. Le Tati qui ferme, l’ancien supermarché Champion, le Bata à Château Rouge, le parc de la Turlure, ex refuge des camés et des adeptes des turlutes discrètes. Aujourd’hui l’arrondissement se gentrifie à grande vitesse alors qu’il n’y a pas si longtemps « tu flippais à monter seul la rue de Clignancourt ».

Pilier de la vie de la rue, Kassi connaît tout le monde, des notables, aux parias. Tandis que Sada, autrefois élève du Lycée Jacques Decour du XVIIIe n’en finit plus de saluer les uns et les autres. Un jeune homme entre et salue la petite foule, c’est le fils de Ridha Kahdher, le boulanger de Barbès et de François Hollande.

Rue de la Bonne, le terrain de pétanque célèbre les paroles de Doc Gynéco, “Ma rue, je l’aime et elle s’appelle le XVIIIe”. Cosmopolite et mixte – quoique les filles soient absentes aujourd’hui – le court à des esprits de troquet et prend des couleurs d’avant. Un bar est improvisé dans les buissons, whisky coca et pas de pastis. « Et encore il manque le reste de la bande, y a Louise notre mascotte, Charles, Luis. Y a de tous les genres et de toutes les classes ».

Coup de sifflet, le gardien du lieu ferme les grilles. La joyeuse bande s’installe sur les escaliers face au terrain « On se pose toujours un peu avant de se quitter », explique Sada. Les enceintes crachent Move on up de Curtis Mayfield, ça chante, ça s’époussète. Les mains, les pieds nettoyés à coup de jet d’eau. Il est 20h30. A demain.

Louise Delaroa

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